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Le destin de Frances Day, 1926

26 juil. 2024
3 min de lecture

Dernière mise à jour : 14 oct.


Getty Images

 

 

  Le photographe américain John Wise entre dans un cabaret du West End, à Londres. Il s’assure que son appareil photo est fonctionnel, et attend l’arrivée de l’actrice américaine qui se produit ce soir au cabaret. Il n’a que vingt minutes pour interviewer Frances Victoria Schenk. Il a fait le voyage de New York pour interroger plusieurs artistes de la scène pour Life Magazine. « N’oubliez pas de m’interviewer cette garce du New Jersey ! Je veux vraiment tout savoir ! » avait hurlé le directeur du magazine en fermant la porte du bureau. Et voilà l’actrice qui entre en costume de cabaret, et s’assoit devant un décor de perroquets peints. Le photographe la dévisage. Il s’attendait à une interview plus formelle. « Ma tenue ne vous plaît pas, je suppose ! » lui dit-elle d’un air taquin. John Wise sort son stylo et son carnet : « Je voudrais vous remercier d’avoir accepté mon invitation ! Life Magazine publiera cette interview dans son prochain numéro… » commence-t-il. C’est alors que l’actrice s’installe lascivement devant ses yeux ébahis. Elle plie ses jambes de façon à bien les dévoiler. Puis elle frappe une fois au sol de ses chaussures à lanières recouvertes de diamants pour commencer l’interview.

  — Pourquoi avez-vous quitté New York ? demande le journaliste.

  — Je n’étais pas heureuse à New York. Pourtant, je suis née dans le New Jersey. Et j’ai grandi en allant souvent à New York. J’ai commencé ma carrière en dansant dans les bars de la Grosse Pomme, déjà à l’âge de seize ans. Puis je suis devenue une chanteuse de cabaret, et j’ai trouvé que les boîtes de nuit new-yorkaises manquaient de piment…

  — Comment ça, de piment ?

  — Je n’arrivais pas à conquérir le public. Les New-Yorkais sont des gens exigeants.

  — Je ne comprends pas votre réponse. Que voulez-vous dire par des gens exigeants et du piment ?

  — Je vais mieux vous expliquer. Les New-Yorkais sont trop sérieux. En semaine, ils arrivent au cabaret, rincés par le travail. Ils n’ont pas le temps d’apprécier la belle ambiance et la musique. La plupart ont les yeux lourds, et ne pensent qu’à une chose, c’est rentrer dormir aux côtés de leurs femmes. Les Londoniens me considèrent comme une reine. Ils hurlent mon nom à chaque apparition sur scène. Je suis tellement heureuse ici, et loin de la scène new-yorkaise. Je me suis fait une belle place parmi le public. J’ai conquis le cœur des Anglais avec mes spectacles.

  — Et vous avez changé de nom ?

  — Oui, mon public m’appelle Frances Day, et j’en suis fière.

  — La rumeur circule que vous êtes attirée par les femmes.

  — Femmes ou hommes, je n’ai aucun problème. Prince ou Premier ministre, je n’ai aucune limite, s’amuse Frances Day.

  — Merci beaucoup pour tous ces détails. Vos amants et amantes disent beaucoup de bien de vous.

  — Ah, mais vous savez, monsieur Wise, je ne suis pas méchante…

  — Mais provocatrice…

  — Pourquoi dites-vous ça ? Si le Premier ministre britannique m’invite dans sa demeure de Mayfair, je n’y suis pour rien. Moi, mon rôle est de me produire devant les spectateurs. Après ça, je suis une Américaine polie et courtoise. Vous savez, les femmes sont compliquées, c’est la raison pour laquelle je les préfère aux hommes.

  — Merci pour ces précisions ! s’enthousiasme John Wise. Que dites-vous à toutes ces jeunes femmes qui rêvent de conquérir la scène ?

  — Il faut se ménager, avoir le sens des affaires et surtout être passionnée par ses spectateurs. Il faut apprivoiser la foule, respecter l’establishment qui vous gère, et se donner de toute son âme.

  — Frances Day, je vous remercie. Une dernière question. N’allez-vous jamais rentrer à New York ?

  — Jamais. Je suis ici maintenant… Les gratte-ciel sont beaucoup trop hauts comparés à mon ambition. Je préfère les Anglais, ils sont chics, plus classe et plus diplomates. J’espère avoir répondu à vos questions.

  Le photographe américain John Wise s’empare de son appareil, et demande à Frances Day un dernier sourire. Il immortalise l’instant. Le directeur de Life Magazine sera en colère quand il lira ces quelques lignes de son carnet de notes. La garce a trahi les New-Yorkais, elle préfère le cœur des Londoniens. C’est une beauté dévastatrice que les hommes ne peuvent quitter des yeux.

Alan Alfredo Geday

 
 
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