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La rue Norvins, 1946


La rue Norvins, 1946

Getty Images

À la fin du XIXe siècle, un journaliste décrivait ainsi le haut Montmartre, avant même l’époque du Lapin Agile de la rue Norvins : « La butte Montmartre n’est plus ce qu’elle était jadis ; mais ce qu’il en reste est assez curieux pour mériter qu’on la visite. Située à quelques pas, pour ainsi dire, d’un des plus riches, des plus bruyants, des plus mondains quartiers de Paris, elle offre le spectacle d’un village modeste, tranquille et silencieux. On y voit des rues étroites et tortueuses, des maisons ou plutôt des masures comme on n’en trouverait plus que dans les petites villes de la province la plus reculée, des constructions en planches déjetées et disjointes, qui ne tiennent que par habitude. On y voit aussi des maisons de campagne qui se cachent dans la verdure comme des nids, et des jardins en terrasses qui s’étagent sur les pentes, enclos ou soutenus par de vieilles murailles à contreforts. »


Une vingtaine d’années plus tard, la rue Norvins s’est transformée. Elle accueille de nouveaux commerces et restaurants, comme celui d’une ancienne danseuse de cancan, le Lapin Agile. La danseuse, connue sous le nom d’Adèle, a racheté une vieille baraque en bois qu’elle a rebaptisée « le Lapin Agile ». On vient pour y déguster son fameux gigot de mouton, arrosé d’un verre de rouge. C’est sa spécialité ! À cette époque, ses recettes de cuisine sortent de l’ordinaire. Et les cheminots en raffolent, les banquiers l’apprécient, les vendeurs de peaux se ruent au Lapin Agile, mais aussi les cochers, les vitriers, les vendeurs de gui, les facteurs, les télégraphistes, les chiffonniers et les mégotiers. Quarante sous est le prix ! Tous les travailleurs de Paris connaissent le Lapin Agile et le gigot de mouton d’Adèle.


Le temps passe, et la rue Norvins reste intacte, déserte et inerte pendant l’occupation allemande. Son âme n’est plus ce qu’elle était avant la guerre. Les officiers de la Gestapo ont investi le Lapin Agile au son des chants de la patrie de Bismarck. Au lever du jour, on entend des patrouilles marauder dans les rues étroites et tortueuses du haut Montmartre. On voit des drapeaux nazis dans ce coin atypique proche de Paris. Les soldats adorent le haut Montmartre et ses cafés terrasses. Ils prennent plaisir à y vivre. C’est l’Occupation. Puis Paris fut libérée. « Paris outragée, mais Paris libérée ! » furent les mots du général de Gaulle. Dans le Nouveau Monde, on se demande ce qu’est devenu Paris.


— Je veux que vous me photographiiez tous Paris, avait dit le directeur du Life Magazine à son photographe Ed Clark.

— Paris ! Vous m’envoyez à Paris ! s’étonna le photographe Ed Clark.

— J’ai bien dit Paris, je veux sortir cinquante mille exemplaires du Life Magazine sur la vie de bohème, la Ville Lumière, la ville des amoureux, sur l’Ancien Monde. C’est votre mission, vous partez demain, au plus tôt, vous me ramenez des clichés de Paris !

— C’est entendu ! répondit le photographe Ed Clark, surpris par cette requête.

— Je veux des clichés symboliques, insista le directeur du Life Magazine. Faites-moi voyager ! conclut-il en tirant sur son cigare.


Le photographe Ed Clark sillonne les rues sinueuses du haut Montmartre. Paris, c’est magnifique ! Paris, c’est l’amour ! Paris, c’est la ville des artistes, c’est la ville que l’on n’oublie pas, c’est la ville de ceux qui oublient ! Il entame sa marche dans une rue qui se dirige vers la basilique Saint-Pierre. Sur le trottoir, un artiste s’affaire à peindre la rue Norvins. Personne ne semble lui prêter attention, ce n’est pas Modigliani, ce n’est pas Picasso, ce n’est pas Toulouse-Lautrec. Ce n’est qu’un petit peintre du dimanche, mais ce petit peintre sera immortalisé par le photographe, il est si symbolique du quartier Montmartre.


Alan Alfredo Geday


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