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Frappe le style, 1930

3 sept.
3 min de lecture

Getty Images
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Ils ont économisé pour ça !

 

Le studio se trouve au deuxième étage, au-dessus d’un salon de coiffure, dont les vitrines sont ornées de lettres cursives blanches promettant « Portraits, à partir de 25 ¢ ». À l’intérieur, l’air sent le talc, le vieux bois et la douce odeur chimique qui s’échappe de la chambre noire derrière le rideau. Deux jeunes Afro-Américains, peut-être au début de la vingtaine, portant des vêtements dont la mode révèle les années 1930, se tiennent juste à l’entrée, en clignant des yeux tandis que leur regard s’habitue à la lumière tamisée et soigneusement dosée.

 

Ils portent leurs plus beaux costumes, ceux qu’ils ne sortent que pour aller à l’église et lors des occasions spéciales. Chacun porte une veste un peu brillante aux coudes, un pantalon repassé si impeccablement que les plis pourraient couper du papier. Leur cravate sont nouées haut et bien serrées, comme leur père le leur a appris. Ils se tiennent l’un à côté de l’autre et craquent une allumette pour fumer une cigarette. Tous deux portent, dans la posture de leurs épaules, la conscience que cette photographie durera plus longtemps que presque tout ce qu’ils possèdent.

 

Le photographe, un homme en gilet qui sent légèrement la cigarette, fait un geste vers une toile de fond peinte. Une colonne, une balustrade, l’esquisse d’un jardin et de collines lointaines. C’est un monde imaginaire, tout en nuages cotonneux et draperies classiques, qui n’a rien à voir avec les rues qu’ils ont parcourues pour arriver jusqu’ici, des rues où les panneaux « Réservé aux personnes de couleur » et les perrons usés des immeubles constituent le décor. Mais c’est en partie pour cela qu’ils sont venus. Ils veulent, l’espace d’une fraction de seconde, entrer dans un cadre différent.

 

« Juste là ! Monsieur, reculez un peu, la main derrière le dos, oui, comme ça ».

 

Ils sont debout, les mains détendues. Chacun a la main posée légèrement sur l'épaule de l'autre, pour lisser sa veste avant de la laisser retomber. La pose est formelle, respectable, modeste, et pourtant, il y a quelque chose dans l’angle de leurs corps qui les fait se pencher discrètement l’un vers l’autre. Ils n’ont pas le droit de revendiquer grand-chose dans le monde extérieur. Ni espace, ni pouvoir, ni sécurité. Mais ici, l’espace d’un instant, ils s’approprient une image.

 

Leurs visages affichent un sérieux bien rodé. Sourire sur les photos n’est pas encore la norme, et de toute façon, on leur a appris que le sérieux donne davantage de dignité. Pourtant, si l’on y regarde de plus près, on perçoit une douceur au coin de leurs bouches, une lueur dans leurs yeux qui suggère davantage que de la solennité. De la fierté, peut-être, ou une plaisanterie échangée entre eux en montant les escaliers. L’un songe à envoyer cette photo à un cousin du Sud, pour lui montrer tout le chemin qu’il a parcouru. L’autre envisage de la poser sur une commode dans un petit appartement, pour se rappeler qu’il est bien plus qu’un simple employé, bien plus qu’une ombre errant dans des magasins qui ne lui sont pas ouverts.

 

Dehors, la Grande Dépression a réduit de nombreuses vies à la misère. Les emplois se font rares, les salaires sont maigres, et les journaux ne cessent de leur rappeler, encore et encore, où est leur place et où elle ne l’est pas. Mais dans l’atelier, le photographe s’affaire avec son trépied et sa plaque, ajustant la lumière pour qu’elle effleure les contours de leurs visages et adoucisse le tissu usé de leurs vêtements. Pendant quelques minutes, ils ne sont ni un problème à gérer, ni un stéréotype, ni une présence invisible au fond d’un tramway. Ils sont des sujets.

 

« Maintenant… ne bougez plus du tout. »

 

Dans cette brève suspension, ils regardent droit dans l’objectif, ce qui est aussi une façon de regarder vers l’avenir. Ils ne savent pas qui verra cette photographie dans dix, vingt ou cinquante ans. Des enfants, peut-être, qui étudieront l’inclinaison d’une mâchoire ou la forme d’un œil et diront « C’est de là que je tiens ça. » Ou des inconnus, feuilletant des cartons oubliés, frappés par leur sang-froid, par la détermination tranquille que renferme cette image.

 

L’obturateur s’ouvre et se referme avec un clic doux et décisif. C’est un son banal pour l’homme qui en vit. Pour eux, c’est un petit acte de résistance. La preuve que, dans une époque qui tient souvent à les reléguer en marge du cadre, ils se sont placés au centre, côte à côte, et ont insisté pour être vus.


Alan Alfredo Geday

 
 
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