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J’ai faim, 1936

19 août 2024
3 min de lecture

Dernière mise à jour : 14 oct.


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  J’ai faim. Je suis pensive. Je réfléchis aux lendemains infinis. Qu’adviendra-t-il aux habitants de la Californie en ce temps de crise ? La faim me ronge l’estomac. J’ai vraiment besoin de manger. N’importe quoi de consistant, de comestible. Il fut un temps où je ressentais des fringales, où j’avais de l’appétit, des envies, du plaisir à manger. Aujourd’hui, je suis si faible, si maigre. Je n’arrive plus à réfléchir, et mes jambes ne me tiennent plus. Mon estomac ne gronde plus, comme s’il était déjà mort. La Grande Dépression a ravagé les champs de culture. Il n’y a plus de pommes de terre, plus de navets, plus de maïs. Les habitants de la Californie ont tout raflé en un rien de temps. Le krach de Wall Street nous a tout volé. Aujourd’hui je suis pauvre, je n’ai plus d’argent, pas même une pièce !

  Que faire de mes enfants ? Mes filles dépérissent, et mon nourrisson cherche le sein. Je n’ai que quelques gouttes de lait. C’est mon devoir de les nourrir. Il est de mon devoir de ne pas montrer ma faiblesse à mes enfants. C’est mon devoir de ne pas leur manifester mon envie de manger. L’Amérique souffre. Mon pays suffoque. La Californie est au bord du gouffre. Il n’y a plus de rations à donner aux pauvres, aux chômeurs, aux mères de famille. Et quand ma fille vient me dire : « Maman, j’ai faim, j’ai très faim ! » avec une innocence qui dépasse mon imagination, je peine à lui expliquer… Et que dire ? La Bourse de Wall Street s’est effondrée, les actions ont chuté et les actionnaires ont perdu tout leur argent. Encore hier, à New York, les hommes ont manifesté devant la Bourse de Wall Street. Qu’est-ce qui se passe ? Pourquoi cette nation capitaliste fait-elle faillite ? Pas de réponse, rien que du désarroi ! À l’image de mes deux garçons qui veulent tuer des oiseaux pour les manger. L’être humain est prêt à tout quand il a faim. Quand un homme a faim, c’est horrible. Quand un homme a faim, c’est la fin du monde ! Et moi, j’ai faim, je n’en peux plus. Et mon bébé demande encore du lait ! Le voilà qui pleure, le voilà qui hurle, puis il se tait, épuisé, et ça reprend de plus belle.

  Les habitants de la Californie ont déraciné les légumes des champs environnants. C’est chaotique ! Je pense qu’il y a davantage à manger sur un astre. La lune et ses cratères semblent plus généreux. J’ai vraiment faim. Je pense vendre les pneus de ma voiture. De toute façon, je ne pourrai pas les manger. C’est du caoutchouc ! Quoi que je touche, quoi que je voie, il n’y a rien à mettre en bouche. Mais si je vends les pneus de ma voiture, où vais-je aller ? Il paraît qu’à Chicago, le gouvernement distribue de la soupe. Les hommes font la queue pour un bol de soupe. Il paraît qu’à New York, les hommes puissants distribuent du sucre. Je rêve de sucre, je rêve d’un bol chaud de légumes. Des pommes de terre, des légumineuses, des lentilles ! Enfin, toutes sortes de légumes ! Je pense que je vais les vendre, ces pneus. Advienne que pourra ! Demain, on aura un morceau de pain. Peut-être du riz ! Ne serait-ce qu’un morceau de pain, ne serait-ce que quelques grammes de riz cuit. Tout est bon ces jours-ci, même les feuilles des arbres. Si seulement j’avais du charbon pour réchauffer ne serait-ce que de l’eau pour cuire des végétaux et faire un potage. Je n’aurais jamais pensé qu’un jour j’en arriverais à ce stade.

  Je suis Californienne jusqu’au bout. Quitte à mourir sur cette belle terre, je ne quitterai jamais la Californie. « N’est-ce pas, Natalie ? » dis-je à ma fille. « Maman, mon estomac se comporte comme un monstre ! J’ai faim ! » répond-elle. J’enlace mes deux filles. Nous ne sommes pas les seules. Des millions d’Américains souffrent et crèvent de faim. On fait la queue pour quelques grammes de sucre. On supplie ceux qui ont encore un lopin de terre. La solidarité s’installe.

  Advienne que pourra !

Alan Alfredo Geday

 
 
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