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Merci à l’Oncle Sam ! 1912


Merci à l'oncle Sam

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Ici, au pays de l’oncle Sam, aux États-Unis d’Amérique, nous sommes considérés comme des immigrants juifs orthodoxes. La plupart des habitants du Lower East Side nous reconnaissent à notre longue barbe. Ils nous prennent pour des extrémistes religieux. Mais ce n’est pas le cas ! Les ressortissants s’écartent quand on marche devant eux ! Ils se murmurent quelques phrases de méchanceté en nous épiant. Parfois, ils se moquent de nos habitudes. Ils nous trouvent bien différents des autres. Abraham Lincoln n’a-t-il pas promis à tous les juifs qui immigrent aux États-Unis le droit à la liberté et à la religion tel qu’il est dicté dans le premier amendement ? Ce président a été assassiné à la fin de la guerre de Sécession. Pauvre homme ! Ce n’est pas le seul homme à avoir subi la persécution. Nous aussi, les juifs orthodoxes, étions persécutés dans le Vieux Monde. Mon ami Isaac et moi avons fui la Confédération germanique, et plus particulièrement la Bavière, car un nouveau décret déclara qu’il nous était interdit de travailler dans le public. Nous avions droit à des biens fonciers du moment que l’on abandonnait tous les métiers « traditionnellement juifs ». Est-ce que le Vieux Monde perdait la tête ? À quoi pouvaient ressembler nos vies ? Isaac et moi, nous aimions travailler. Mais avec ces foutues lois, nous ne pouvions plus exercer aucun métier. Avant d’arriver au Nouveau Monde, j’ai exercé le métier de maquignon. Je dressais les plus beaux chevaux pour les revendre à de riches familles. Un équidé, ça coûte cher ! Il faut le nourrir tous les jours, il faut l’entraîner au trot et à la course, et surtout, il faut le dresser. Tout ça a un prix ! J’ai vendu tout genre de race. Des pur-sang, des Frisons et même des Holsteiner. J’étais riche ! Mais l’argent ne m’est jamais monté à la tête. Jamais ! Jamais ! Mon ami Isaac, lui, était plus riche que moi. Il exerçait le métier de fripier et antiquaire. Il vendait les plus beaux meubles anciens venus de France à des familles de la bourgeoisie en Bavière. Isaac n’a pas d’amertume. Il se sent plus en sécurité en Amérique. On ne peut forcer personne à se convertir au catholicisme. Mais c’est exactement ce qui s’est passé en Bavière. Pour Isaac, c’en était trop ! Pour moi, c’était la goutte d’eau qui a fait déborder le vase ! Nous avons tout dépensé pour partir en Amérique !


Comme je l’ai dit, nous sommes juifs orthodoxes, et nous pratiquons la loi écrite et orale transmise à Moïse au mont Sinaï. Nous avons nos coutumes. La Torah et la loi du Talmud sont indissociables et divines, directement dictées par Dieu sur le mont Sinaï à Moïse qui les a retranscrites. Nous ne les changerons jamais pour convenir à quelques circonstances que ce soit. Isaac et moi en sommes convaincus. Ici en Amérique, nous sommes devenus des gens pauvres, en comparaison avec la richesse que nous avions en Bavière. Mais tout est possible au pays de l’oncle Sam ! Un jour, Isaac a eu une idée merveilleuse alors que la communauté juive du Lower East Side grandissait ! « Nous pouvons vendre des cornichons ! » a-t-il suggéré. Ça ne vaut pas le prix d’un cheval, mais j’ai trouvé l’idée merveilleuse. Personne n’a encore osé faire ça ici, dans le Lower East Side. Puis Isaac a acheté un local avec le peu d’argent qu’il lui restait. Moi, j’ai contribué aux travaux de réaménagement du local en finançant une belle vitrine. Nos bocaux de cornichons se sont vendus comme des petits pains. Aucun passant ne pouvait déambuler devant notre vitrine sans acheter un bocal de cornichons. Isaac a appelé notre épicerie le Gershin shop.


Nous vendions tellement de cornichons qu’il fallait réinvestir dans le Gershin shop. Puis nous avons eu de la chance. La ville de New York a décidé d’ouvrir une station de métro à quelques rues de la rue Ludlow où se situait notre Gershin shop. « Gelobt gat ! », comme on dit en yiddish. Nous étions en rupture de stock avant même le coucher du soleil. Notre Gershin shop est devenu un point de rendez-vous pour tous les juifs de New York. Les Américains raffolent de nos cornichons. Puis nous avons décidé d’agrandir les affaires, de signer de gros contrats avec des fournisseurs. Pour vous dire la vérité, c’est le salami épicé qui se vend le mieux ici. Le vendredi, les jeunes du Lower East Side se rassemblent pour déguster nos fameux haricots, mais surtout nos saucisses. Puis un beau jour, le théâtre yiddish a ouvert à quelques rues d’ici. Nous avons eu droit à la notoriété quand des chanteurs connus et des acteurs talentueux sont venus manger chez nous après le spectacle. Que vous dire ! Le Lower East Side est une grande famille ! On se connaît tous !


Merci à l’oncle Sam !


Alan Alfredo Geday


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