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Le chêne pleureur, 1955


Le chêne pleureur, 1955

Getty Images

Personne ne voulait de cette immense maison au style colonial. Les champs de coton n’existent plus, ils ont été désertés. Et le chêne pleure, envahi par la mousse espagnole. C’est l’arbre le plus raciste qui ait jamais existé. Il pleure et il s’impose tout, comme les familles blanches qui ont vécu dans cette maison et qui faisaient travailler une centaine d’hommes noirs, leurs femmes et leurs enfants. Il n’en reste plus rien. Les lieux ont été désertés. Et le chêne pleure. Tous les arbres poussent vers le ciel. Le chêne refuse. Mais aujourd’hui est un jour de renouveau, la famille Lane vient d’emménager dans la maison vide depuis cent ans.


Qui sont les Lane ? Monsieur et madame Lane, leur fils Antony et leur fille Shirley. Et la gouvernante, madame Colbert, une Française d’une soixantaine d’années, très collet monté. Et quelques domestiques, comme il se doit. Les Lane sont impatients de s’installer dans la maison. Ils le savent, ils savent qu’il s’est passé des choses ici. Des hommes ont été payés ici, ils ont été fouettés, grondés et humiliés avec leur femme et leurs enfants. Est-ce une raison pour les Lane de ne pas habiter cette merveilleuse maison au style colonial ?


Les enfants espèrent beaucoup de cette maison. Surtout Shirley qui rêve d’avoir la chambre du dernier étage où elle pourra admirer la lune et observer les étoiles avant de dormir. Antony veut la plus grande chambre après celle de ses parents. Une chambre à l’image de ses gros jouets sophistiqués. Des jouets ! Il en a beaucoup. C’est son train qu’il souhaite installer. Un train à l’image des trains qui traversent l’Amérique du nord au sud, à l’image du train qui transportait les esclaves vers New York. Le chêne pleureur observe les Lane marcher sur l’allée avec leurs valises. Beaucoup de valises. Des coffres, des malles, des sacs. Le chêne en a vu des familles quitter cette maison. Le temps est passé, et le châtiment des maîtres du sud n’est plus. Il n’en reste que des branches qui pleurent. Il n’en reste plus qu’un chêne aux larmes de mousse. Shirley le regarde avec admiration : « Que c’est romantique, maman ! » C’est un arbre de romans. Elle a aimé lire les Hauts de Hurlevent d’Emily Brontë cet hiver. Elle s’imagine en Angleterre, dans la nature verte et sauvage. Elle va habiter dans une maison de roman, elle en est certaine. Antony se prépare déjà à installer une cabane sous le chêne. À l’abri des branches, il pourra s’imaginer une vie de pirate, de Robinson Crusoé ou de chevalier médiéval. Antony a une imagination fertile et il sait transformer chaque endroit en un monde fabuleux.


Antony a enfin déballé ses affaires, il peut aller jouer sous le chêne. Il colle sa main au tronc, il est plein de fraîcheur et de vie. Il sent la sève qui circule ; depuis des siècles, le sang de l’arbre crépite ici. Et il y déchiffre les noms gravés, les cœurs, les inscriptions. Ce sont tous ces esclaves qui venaient ici s’embrasser, braver l’interdit, qui attendaient la liberté, qui voulaient marquer et immortaliser l’instant. Cet arbre est une merveille. Le soleil se couche à l’horizon. Antony grimpe sur la première branche pour observer la belle maison de style colonial s’illuminer dans la nuit. Une fenêtre au dernier étage s’allume, ce doit être Shirley qui observe le ciel étoilé. L’astre n’a pas changé, rien n’a bougé. Mais ceux qui le regardent ont bien changé. Des esclaves aux affranchis, à l’homme noir libre, aux maîtres, jusqu’aux Lane. Anthony balance ses pieds. Il sent que des choses se sont passées sous cet arbre. Seul le chêne pleureur en connaît les moindres secrets.


« Viens Shirley, viens Shirley ! » hurle Anthony à sa sœur aînée. Il veut partager son émotion. Il sait que sa sœur lui racontera ses histoires, ses romans, ses grandes amours passionnées qu’elle cherche dans les livres. Shirley le rejoint, elle court dans sa robe de coton blanc. Elle tient un livre dans la main, c’est Rebecca de Daphné du Maurier. Shirley aime l’amour à l’anglaise. Elle raconte l’histoire de cette femme qui doit affronter le fantôme de la défunte Rebecca, l’ancienne épouse de son mari. Elle vient d’arriver à Manderley, un grand manoir, encore plus beau que la maison coloniale, et la gouvernante ne parle que de Rebecca. « Tu crois qu’ici il y a eu des histoires comme celle de Rebecca ? » demande Antony. Ici, il y a eu des histoires bien plus tristes, bien plus scandaleuses sans doute.


Alan Alfredo Geday


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