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La môme et Thérèse, 1946


La môme et Thérèse, 1946

Getty Images

C’était en Normandie, à Bernay, le ciel était grincheux, mais Édith était aux anges. Son père, un saltimbanque coureur de jupons, ne voulait pas s’embarrasser d’une môme, et le petit oiseau fut sorti de la crasse de Belleville pour être confié à la grand-mère. Que c’était vert, que c’était beau ! L’odeur de fumier et de bourgeons enchantait la gamine. Sa grand-mère n’était pas n’importe quelle femme. Elle était connue à Bernay sous le surnom de « Maman Tine ». Mère, elle l’était, pour ses filles de joie et pour sa petite-fille Édith qui posa sa valise au pied de la porte de la maison close. Quelle maison ! Une charpente en bois, des tommettes et une cheminée où crépitaient les bûches. Loin du poêle à charbon, des murs noirs et des matelas troués de Paris, la maison ressemblait à une chaumière de conte de fées. Dès que la môme franchit le pas de la porte, des filles se ruèrent pour l’embrasser et lui pincer les joues : « Qu’elle est maigrichonne ! Trois ans, et rien sur les os ! Il faut lui donner du bon lait et du beurre, à cette gamine ! » Et ces haillons, ce n’était pas possible, et ces cheveux pleins de poux, et ces mitaines pleines de puces, et ces chaussures à la gueule ouverte, mon Dieu, il fallait prendre soin de cette petite ! Le père salua les prostituées et tourna les talons aussi sec. Une bonne chose de faite, la môme ne crèverait pas la dalle.


Puis un jour, Édith n’eut plus le droit de voir ce qui se passait dans cette maison, ce qui se faufilait derrière les rideaux rouges de velours, ce qui circulait dans les poches des femmes. Elle perdit la vue par un grand mystère.

— Maman Tine, notre petite Édith ne voit plus ! s’inquiéta une fille de joie.

— Comment ça, elle ne voit plus ? demanda la patronne de la maison close.

— La môme ne voit plus ! Elle est devenue aveugle ce matin.

Les filles de joie étaient bien tristes. Leur coqueluche chouinait en frottant ses yeux rouges. Il fallait faire quelque chose. Elles décidèrent de donner chacune quelque chose pour payer le médecin. Mais le vieux moustachu examina la gamine avec perplexité. C’était incurable. Édith deviendrait aveugle. On ne pouvait pas s’y résigner, cette pauvre môme ! Qu’allait-on faire pour la sauver ? Édith voulait continuer à vivre, elle était prête à faire don de sa vue à Dieu et à se servir de sa voix pour chanter. Parfois, elle entonnait un refrain sous le regard admiratif des filles. Personne ne chantait mieux la Marseillaise que cette gamine de six ans. On en aurait pleuré tellement c’était beau. « Nous devons prier ! » suggéra une fille. À la vue des filles qui priaient en chœur devant la petite, la grand-mère fut inspirée. Il fallait un miracle, il fallait faire appel à Thérèse. Elle décida d’emmener la môme à Lisieux. Les filles acclamèrent cette idée, et l’excursion fut décidée. On fit sa valise, on prépara les paniers de casse-croûte, on mit sa plus belle robe, et on la raccommoda même à la va-vite pour donner le change. Pas question de passer pour des miséreuses !


Au cimetière de Lisieux, les filles ne passèrent pas inaperçues. Leurs robes extravagantes et leurs voix stridentes détonaient avec l’humilité des croyants, de noir vêtus, serrant leur bible et leur chapelet contre leur poitrine. Les filles exhortèrent la petite à chanter : « Avec une voix pareille, Thérèse l’entendra même de six pieds sous terre ! » Édith hésitait, elle était timide. Maman Tine lui donna une tape sur la tête : « Fais pas ta mijaurée, chante ! » Alors la môme défit le bandeau noir de ses yeux, le déposa sur la tombe de Thérèse et se mit à chanter l’Ave Maria. Tout le cimetière de Lisieux était en émoi. Cette enfant avait une voix extraordinaire. On aurait dit un ange.


Les anges reçoivent les miracles. Et Édith recouvra la vue quelques jours plus tard. Elle garda une médaille de sainte Thérèse toute sa vie. « Petite Thérèse » demeura sa plus grande amie. Mais elle n’oublia pas non plus de rendre hommage à ces filles de joie qui l’avaient accompagnée. Édith Piaf chantera :


Allez venez ! Milord Vous asseoir à ma table Il fait si froid dehors Ici, c’est confortable Laissez-vous faire, Milord Et prenez bien vos aises Vos peines sur mon cœur Et vos pieds sur une chaise Je vous connais, Milord Vous ne m’avez jamais vue Je ne suis qu’une fille du port Une ombre de la rue…


Alan Alfredo Geday


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