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Jenny et Forrest, 1994


Jenny et Forrest, 1994

Getty Images

Jenny a un ange gardien, et cet ange gardien s’appelle Forrest Gump. C’est un ange gardien naïf, à qui l’on ne peut pas confier sa douleur, mais qui est bienveillant et présent. Sa détresse de petite fille, elle ne pouvait pas la partager. Son père violent, elle ne pouvait en parler à personne. Même si elle savait que Forrest ne jugerait pas, il ne comprendrait pas. Elle s’échappait de la ferme de son père pour rejoindre le garçon crédule. Ils passaient de longues heures à regarder le ciel et à parler de tout et de rien. Cette simplicité était précieuse. Seule échappatoire à sa souffrance. Seule bouffée d’air frais de l’Alabama. Il y avait, dans les yeux de Forrest, un amour si pur, elle n’aurait jamais pu le désillusionner. La vie était assez hostile pour tous les deux, il fallait se lier sans entacher la beauté du lien. Loin des moqueries et des coups, ils balançaient leurs jambes, assis sur la grande branche d’un arbre. Elle serrait fort la main de son ami. Une petite chaleur dans ce monde si froid.


Jenny n’avait pas de chance avec les hommes. Même les hippies de Woodstock n’avaient pas de paix dans leur cœur, malgré leurs grands discours. Ils se perdaient dans la drogue pour apaiser leur violence. Mais la violence, Jenny la connaissait trop bien pour ne pas la reconnaître. Comme eux, elle plongea dans les paradis artificiels. Quelques rêves éveillés pour ne pas souffrir. Car l’enfance lui revenait souvent en vagues sombres. Elle avait toujours peur, à chaque instant, elle avait peur d’une menace pourtant révolue. Son visage dans la glace, il ne lui correspondait plus. Elle n’était pas cette femme qu’elle voyait, elle était encore la Jenny de l’Alabama. Seul Forrest la regardait encore ainsi. Seul Forrest n’avait pas envie de la posséder ou de la briser. Seul Forrest percevait sa fragilité, sans la comprendre pourtant.


Jenny a vite compris que Forrest était un miraculé parce qu’il voulait courir plus vite que ses ennemis, et ne jamais se laisser rattraper par la peur. Il voulait mieux danser qu’Elvis Presley, il voulait profiter de la vie en la dégustant comme « une boîte de chocolats ». Il piochait, au hasard de ses aventures, des chemins nouveaux qu’il empruntait fièrement. Les lettres qui lui venaient du Vietnam étaient pleines d’amour et d’innocence. Il ne se plaignait jamais. Il ne se lamentait pas. Il avait ce regard des enfants qui trouvent une beauté en toute chose. Elle aurait aimé lui voler ses yeux, quelquefois. Elle n’a jamais méprisé Forrest, elle ne l’a jamais regardé de haut. Elle a toujours admiré sa force, cette capacité à renverser tous les obstacles. Elle n’a même pas été étonnée de ses réussites. Quand il a été décoré pour son héroïsme lors de la guerre du Vietnam, quand il a fondé son entreprise de pêche de crevettes, quand il est devenu un célèbre joueur de ping-pong, quand il a traversé les États-Unis en courant sans se retourner.


L’a-t-elle jamais aimé ? Elle porte son enfant et elle se pose cette question. En tout cas, elle n’a jamais aimé personne d’autre. On ne lui a jamais appris à aimer. Mais la seule personne qui lui a donné de l’amour, c’est Forrest. Un amour inconditionnel. Comment cela peut-il exister dans cette vie ? Jenny n’a jamais eu de chance. Toute cette chance, c’est Forrest qui l’a reçue. Mais elle a aujourd’hui la chance de porter le fruit d’un amour si pur, qu’elle est certaine qu’elle mettra au monde un nouvel ange. Elle ne vivra pas longtemps pour le voir grandir. Mais c’est sans remords qu’elle quittera cette vie.


Alan Alfredo Geday


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