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J’ai deux amours, 1951


J’ai deux amours, 1951

Getty Images

La grande salle de réception de l’hôtel George V s’agite. Le gigantesque lustre en cristal éclaire les touristes venus visiter la Ville Lumière. Parmi eux, un journaliste américain se faufile et prend le chemin de l’ascenseur où un agent l’attend. « John Wise, je suis John Wise ! » explique-t-il à l’agent qui le mène au troisième étage. Le journaliste se remémore les questions qu’il souhaite poser à la grande danseuse, la grande actrice et la grande chanteuse : Joséphine Baker. L’agent frappe à la porte. La voilà dans une tenue léopard. Après tout, c’est Joséphine Baker. Rien ne l’étonne. L’homme s’assoit dans le fauteuil de la suite et sort un stylo. Joséphine Baker entame la conversation pour le mettre à l’aise :

— Vous savez, c’est très pratique d’être Joséphine Baker. Dès que je suis annoncée dans une ville, les invitations pleuvent ! Que ce soit à Séville, à Madrid ou à Barcelone, c’est toujours pareil ! Quand je vais dans les consulats et les ambassades, je fais des rencontres intéressantes… Je ramène des noms, des informations, tout ce que je veux retenir… tout est noté sur de petits papiers que j’épingle dans mon corsage…

— Mais vous ne craignez pas les douaniers ? s’étonne le journaliste.

— Je ne crains personne. Et qui oserait fouiller Joséphine Baker jusqu’à la peau ? D’ailleurs, mes passages à la douane sont toujours décontractés… Les douaniers me font de grands sourires et me réclament effectivement des papiers… mais ce sont des autographes !

— Mais qu’avez-vous caché pendant la guerre ? Je sais que vous avez fait de la résistance…

— Oui, depuis l’appel du général de Gaulle en 1940. Je suis patriote, vous savez. « J’ai deux amours », ce n’étaient pas des paroles en l’air. Et l’amour, ça se mérite. On ne peut pas se contenter de chanter dans la vie. Même si c’est important, de chanter et danser, c’est tout de même ce qu’il y a de plus beau, ce qu’il y a de plus proche de la liberté…

— En tout cas, vous en faites un acte d’émancipation, et un acte d’amour.

— J’ai été mariée plusieurs fois, comme vous le savez… Je n’ai pas toujours été heureuse en amour. Mais l’amour de la France, c’est une autre histoire. La France ne m’a jamais déçue. C’est la France qui m’a faite telle que je suis, je lui garderai une reconnaissance éternelle. Les Américains n’ont pas su me comprendre, ils n’ont pas vu ce que les Français ont vu. En France, il y a des artistes talentueux pour m’accompagner où que j’aille… Pour m’inspirer, me peindre, me filmer… La France est douce, il y fait bon vivre pour nous autres, gens de couleur. Ne suis-je pas devenue l’enfant chérie des Parisiens ? Ils m’ont tout donné, et en particulier leur cœur. Et je leur ai donné le mien.

— Bien sûr, vous êtes une star que tout le monde adore.

— Oh, vous souvenez-vous de mon voyage à Lisbonne ?

— Oui, bien sûr, Madame Baker !

— Un soir, j’ai donné un spectacle inoubliable. Un spectacle qui mériterait d’être raconté dans un roman ou dans un film ! Figurez-vous que j’avais caché un microfilm dans mon soutien-gorge de scène ! Je dansais, je chantais, je paradais et j’avais dans ma poitrine les noms des plus éminents nazis, les noms des ennemis de la France. Des monstres dans mes seins ! Des antisémites et des racistes.

— C’est en effet une histoire incroyable ! Vous me parlez des juifs, c’est vrai que vous vous êtes convertie au judaïsme avant la guerre. Qu’en est-il maintenant ?

— Oui, en 1937 ! J’aimais un juif qui m’a fait aimer sa religion… Maintenant, maintenant, c’est de l’histoire ancienne.

— Alors maintenant, Madame Baker, quel est votre combat ?

— Comme toujours et à jamais : défendre les droits des noirs, les droits des femmes, et l’honneur de la France.

Joséphine Baker a pris l’habitude d’accueillir chez elle, en France, des journalistes du monde entier. Ses interviews ont toujours marqué les esprits, et les journalistes repartent le cœur serré après l’avoir questionnée. L’actrice est activiste, la chanteuse est diplomate, la danseuse se veut française jusqu’au dernier jour. Un photographe présent dans la suite souhaite photographier le journaliste avec Joséphine Baker. « Venez, approchez-vous ! N’ayez pas peur, je ne vais pas vous mordre ! » s’amuse Joséphine Baker, qui pose avec le reporter. Le journaliste éclate de rire et ajoute : « J’en ai quand même eu l’impression quand je suis entré dans votre chambre ! » Un, deux, trois. Le photographe demande un sourire, et l’instant est immortalisé. C’est un très beau souvenir.

Alan Alfredo Geday

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