À pas de velours, 1940
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Les marins de l’Exeter, un croiseur de la Royal Navy, se lèvent ce matin en vue des côtes anglaises. Deux mois plus tôt, au large de l’Uruguay, ils ont affronté le cuirassé de poche Admiral Graf Spee, sans le moindre soutien de la Royal Air Force, dont les avions ne pouvaient pas atteindre l’Atlantique Sud. Les obus fusaient au-dessus de leur tête, la fumée leur obscurcissait la vue, c’était un enfer qui ne semblait pas vouloir finir. William est encore ébranlé par la violence de ce combat. Il serre son chat fort contre lui. Pendant toute la bataille, la pauvre bête avait couru en tous sens sur le pont, affolée par le tir des canons. Mais ce matin, le ciel est bleu, et le navire allemand repose au fond de l’estuaire du Río de la Plata, où son équipage l’a sabordé. Les marins de l’Exeter sont ravis, ils seront honorés tout à l’heure, à Plymouth, par la visite du Premier lord de l’Amirauté en personne, Winston Churchill.
Le chat de William sera présent lors de cette visite, et il l’a bien mérité. Il a eu une lourde mission à réaliser ainsi que des tâches difficiles à accomplir. « Tu as bien fait, tu as très bien fait », chuchote le marin dans l’oreille de son chat. Son chat est chargé de la dératisation du navire : il chasse les souris et les rats qui se nichent dans les dépôts chauds du navire. Ces nuisibles peuvent s’attaquer aux denrées et transmettre des maladies, sans compter qu’ils rongent les cordes et la coque du bateau. Sur un navire de guerre, leur présence est un fléau. En revanche, William a trouvé le meilleur des compagnons pour naviguer. Un chat ! Il dort avec lui, se réveille à ses côtés. Son chat ne le quitte jamais. Les deux amis ne se connaissent pas depuis bien longtemps, mais ils se sont vite apprivoisés. Cette pratique existait déjà depuis le temps de l’ancienne Égypte, il y a plus de quatre mille ans. Les chats ont toujours été de parfaits compagnons pour les Égyptiens qui naviguaient sur le Nil. William n’aime pas tous les animaux. Il se méfie des mouettes qui représentent, selon lui, l’âme d’un mort. Il déteste également les lapins. D’ailleurs, aucun marin n’est autorisé à parler de lapin à bord du bateau. Sur un bateau, ça porte malheur, et si l’on veut parler de cet animal, on parle alors de « l’animal aux grandes oreilles ». Pour William, son chat est son meilleur allié. Il ne porte pas vraiment de nom, mais il répond aux sifflements de William.
Après cette bataille, William souhaite nommer son chat pour en faire un membre de l’équipage à part entière. Le félin n’a pas perdu l’ouïe malgré les coups de canon. Il s’approche toujours quand William le siffle. « Il faut toujours nommer les animaux avec un i à la fin ! Ils n’entendent que les sons aigus », l’a informé l’un de ses coéquipiers. Quel nom pourrait-il lui donner ? Victory, c’est parfait ! Il appellera son chat Victory au nom de la victoire contre les Allemands. C’est un nom que son chat est prêt à assumer. Quand on s’appelle Victory, on a de l’allure et de la stature. Sur le quai, William baptise son chat « Victory ». Et le voilà de nouveau en mission, tout fier et orgueilleux, à la recherche de la moindre souris dans les cales du navire.
Alan Alfredo Geday
